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Le fabuleux destin de Pierre Avezard (Peire Petit) vu par Télérama

Portrait

Le fabuleux destin de Petit Pierre, sourd, muet mais pas manchot

  • Télérama
  • Sophie Cachon
  • Publié le 20/06/2019. Mis à jour le 21/06/2019 à 10h13.
Le Manège de Petit Pierre

Le garçon vacher du Loiret défiguré et rendu presque aveugle par une maladie, a construit dans les années 1950 un manège enchanté qui devint une attraction. Après être tombée en ruine, elle est remontée au musée de la Fabuloserie, dans l’Yonne. Retour sur l’itinéraire d’un génie de la mécanique, à l’occasion du 30e anniversaire de l’installation de son œuvre.

Le panneau accroché au grillage est écrit avec de belles lettres rondes et appliquées : « Attention le manège marche seuleument les dimanches il est interdit daller visiter le manege tous les autres joures de la semaine merci. » De l’autre côté de la clôture, des dizaines de locomotives en tôle, bicyclettes, camionnettes, motos, avions, même le Concorde et un aérotrain, tournoient dans les airs ou tracent leur chemin, suspendus à des carrousels ou tirés par des crémaillères. Il y a aussi toute une cohorte d’animaux de la ferme qui picorent ou ruminent en cascade, tandis que des personnages en bleu de travail se livrent à des pitreries qui font rire le public. Exactement comme à la fête foraine, en petit format, dans un bruit de vélo mal graissé qui aurait bien besoin d’un coup de burette.

Mais il a beau couiner et grincer à tout va, le petit manège enchanté de Petit Pierre, bichonné en permanence, marche comme sur des roulettes et ça fait trente ans que ça dure. Depuis qu’Alain Bourbonnais, un architecte passionné d’art hors les normes – le nom d’« art brut » était réservé à son copain Jean Dubuffet – sauva de la ruine ce chef-d’œuvre d’art populaire et poétique créé dans les années 1950 par un garçon de ferme. Restauré et remonté dans le parc de la Fabuloserie, le manège, inauguré en août 1989, est devenu l’attraction majeure de ce musée d’art hors normes ouvert en 1983 par Bourbonnais dans un ravissant village situé à la limite de l’Yonne et du Loiret.

Petit Pierre, garçon vacher

Une passion éternelle pour la mécanique

Pierre Avezard (1909-1992), dit Petit Pierre, est né avec une maladie congénitale nommée Treacher Collins entraînant des déformations plus ou moins graves de la face. Enfant, ses camarades le traitent de « tête de vipère » et disent qu’un rat a mangé une de ses oreilles dans son berceau. Petit Pierre en prend plein la tronche à l’école communale de Faye-aux-Loges, où il vit, dans le Loiret. Il n’y reste que deux ans, sa grande sœur lui apprendra quelques rudiments de lecture et d’écriture. Sur les photos, l’homme a la moitié du visage comme écrasée sous la patte d’un éléphant, œil enfoncé, bouche pendante. L’autre moitié pétille et sourit dans un rictus affaissé.

A cause de sa maladie, Petit Pierre est à moitié sourd et muet et voit mal. Mais il est très intelligent et s’intéresse à tout. Gamin de famille modeste, il est choyé et passe une enfance protégée. A la vingtaine, on lui trouve une ferme et un patron bienveillant. Il sera garçon vacher à La Coinche, à quelques dizaines de kilomètres de chez lui, dans un hameau aujourd’hui coincé entre l’autoroute et un aérodrome. Petit Pierre aurait adoré : il aimait autant les vaches que les voitures et les avions.

Ceux qui se souviennent du système de poulies et de ficelles inventé par le personnage de Philippe Noiret dans Alexandre le bienheureux pour pouvoir boire et manger tout en restant au lit visualiseront parfaitement les premiers essais mécaniques de notre bonhomme : il dort à l’étable en hauteur et a non seulement bricolé une échelle rétractable pour qu’on le laisse échafauder ses plans en paix, mais aussi une grue miniature pour distribuer des betteraves à ses vaches préférées.

La passion de la mécanique ne le quittera plus. Il récupère tout. Tôles, fer-blanc, ficelles, bois, roues, parapluies, bidons, pneus usés (pour les indispensables courroies) et fabrique à ses heures perdues tout un monde miniature entièrement mécanisé. Avec une seule source d’énergie pour actionner l’ensemble : un vélo sur lequel il pédale. Puis on lui donnera un moteur de mobylette, puis un de machine à laver pour entraîner l’ingénieux système de transmission à la chaîne qui s’étoffe jusqu’à compter une centaine de poulies et encore plus d’objets et de personnages.

Durant vingt ans, il construit, agrandit, améliore…

Bouche-à-oreille au delà du Loiret

L’étable, les bêtes, le vélo du facteur, le camion des pompiers, le rouleau compresseur et même l’avion allemand s’étant écrasé un jour de 1942 dans la cour de la ferme : le garçon solitaire, qui ne communique qu’avec difficulté et dont l’apparence physique peut effrayer, raconte sa vie et la met en scène avec un sens extraordinaire de l’observation et de la poésie.

Dans les années 1950, son patron lui donne lui une petite bicoque et un lopin de terre. Le manège s’étoffe. Durant vingt ans, il construit, agrandit, améliore, monte une tour Eiffel de 7 mètres de haut en bois, fait entrer le monde moderne avec le Concorde, mais aussi avec un puits de pétrole aux pompes dignes des Shadocks. Son frère, devenu ingénieur aéronautique, l’emmène chaque année en voyage, et notamment au Bourget. Tout se retrouve ensuite transposé en fer-blanc, peint de couleurs vives, dans le récit de sa vie animée qui tournoie dans les airs comme ses hélicoptères.

Forcément, à une heure des châteaux de la Loire, les parents et les grands-parents hésitent. Les enfants pas du tout. Dans les années 1970, tout le monde veut voir le manège de Petit Pierre. Avec le temps, le bouche-à-oreille fonctionne même au-delà du département du Loiret. Les visiteurs affluent, le vacher à la retraite ouvre dorénavant au public chaque dimanche. Son ancien patron lui a même donné un autre bout de terrain sur lequel il a aménagé un parking, avec plan à l’entrée et sens de circulation obligatoire. Petit Pierre fait toujours bien les choses.

Le panneau accroché au grillage est écrit avec de belles lettres rondes et appliquées

Rassembleur d’art brut

Plus personne ne s’effraie de sa trogne d’iguane encadrée par un béret vissé sur son unique oreille. L’hôte de ces lieux fait tourner sa machine tout en jouant de l’accordéon ou de la harpe de sa fabrication, sinon il sort ses 33 tours favoris, L’accordéon d’ Papa ou Au soleil de l’Auvergne. Il a même installé une buvette où l’on se remet de ses émotions, car sur le manège, en cours de parcours, un personnage en fer-blanc qui boit un coup, l’air bonhomme, crache parfois de l’eau sur celui qui s’est approché de trop près, au bon vouloir de l’arroseur facétieux rigolant tout seul aux manettes de sa cabine de pilotage – une simple cabane encombrée de son fourbi. 

A la fin des années 1970, Petit Pierre est en maison de retraite. Victime d’attaques qui l’ont laissé à moitié paralysé, il se fait emmener le dimanche en taxi pour « faire des heures », comme il écrit à son frère, mais le manège, faute d’entretien, se dégrade vite. Des objets sont abîmés ou volés, l’ensemble finit par être vandalisé. Les passionnés d’art brut se mobilisent et alertent les institutions. Une protection est décidée mais les choses traînent tandis qu’il devient célèbre. Le manège figure, en photo, dans l’exposition « Les Singuliers de l’art » en 1978 au musée d’Art moderne de la Ville de Paris. Puis un jeune réalisateur, Emmanuel Clot, lui consacre un court métrage décisif en 1979, qui obtient le César du meilleur court métrage documentaire et le fait connaître du grand public.

Après cinq ans d’atermoiements du côté des pouvoirs publics, Petit Pierre, via son frère Léon, fait don de l’ensemble à Alain Bourbonnais, qui est pour lui « la personne la mieux qualifiée en France, capable de le faire revivre pour la joie des Petits et des “Grands enfants”, par sa double qualité de rassembleur d’ART BRUT et de réalisateur d’automates ». Mais, Bourbonnais, l’architecte multicartes qui effectivement crée lui-même des personnages animés pour sa compagnie de théâtre, meurt brutalement avant de s’être attelé à la tâche. Sa famille, ses proches, des bénévoles mettront un an à remonter le manège en pièces détachées du génial garçon vacher. C’est depuis reparti pour un tour, et même des milliers, sauf en hiver. Le mot de la fin revient au mécano poète et inventeur, disparu en 1992, tracé de son plus beau pinceau sur un bout de tôle ondulée : « un aire de musique avant la sortie ».

A VOIR
Trentième anniversaire de l’installation du manège de Petit Pierre (exposition au musée et manège dans le parc), jusqu’au 3 novembre à La Fabuloserie, musée d’art hors les normes, 1, rue des Canes, Dicy (89). Tél : 03 86 63 64 21. www.fabuloserie.com

A LIRE
La Mécanique des rêves, bande dessinée de Florence Lebonvallet, Daniel Casanave et Claire Champion (éd. Castermann, 22 €).